Moscou : décoiffante

Espace de Libertés - mai 2005

Cinq mois à Moscou

Déambulations dans la capitale russe et constats

A Moscou, l’année du coq s’est ouverte sur un hiver mou et humide, couvert, sans lumière. Les ours du zoo se sont réveillés au mois de janvier tandis que les Moscovites en manque de soleil se battaient sans relâche contre les assauts d’une grippe tenace. Cela fait plus de cinq mois que le train Bruxelles-Moscou m’a déposée au cœur déroutant de la Russie. A chaque visite, la capitale se montre radicalement changée. Poutine, guerre, économie de marché, sans doute. Ou simplement le fait qu’une génération remplace petit à petit l’autre, efface les traces du passé.

« Berlin s’est rendue à moi en six mois, Saint-Pétersbourg en une semaine. Paris, après douze heures…Mais il m’a fallu près de douze ans pour découvrir et palper les recoins tendres et secrets de Moscou. [1]. Aujourd’hui à Moscou mégapole, on vit très riche ou très pauvre, on trouve tout ou rien, mais surtout mille vies, une grouillante diversité.

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Marina Kamynskaïa. Quelques représentants de l’armée de balayeurs, branchés comme tout le monde sur leur portable.

Sorokin est l’un des initiateurs de la nouvelle littérature russe, porte-parole de la jeunesse éduquée « branchée ». Celle-ci a tout de l’enfant prodige, elle s’en sort brillamment dans le chaos ambiant, armée d’imagination, de cynisme et de l’ADSL. Lucide, elle est capable de prendre puis de jeter, de saisir les occasions, de jongler avec ce qui passe, comme si tout était là depuis toujours, alors que tout ne fait qu’arriver. Dans ce nouveau monde de l’image, la profession dans le vent est designer. Mais ils sont aussi programmeurs, physiciens, poètes, … D’après Viktor Erofeev, auteur de la dissidence, « La nouvelle littérature ne croit pas en d’heureux changements sociaux, ou au bla bla moral. (...) Elle en a marre des infinies déceptions de l’homme et du monde, de l’analyse du mal. Par organes intérieurs (organes du pouvoir), elle entend foie et reins. En lieu et place de parodies conceptuelles sur le réalisme socialiste, elle admire son « grand style ». La nouvelle génération tente de garder bonne figure. Sur quoi donc écrire alors ? Ce n’est pas étonnant qu’elle vole. » [2] L’imaginaire sauve.

La jeune littérature et ses adeptes n’oublient pas pour autant la dure vie de la Russie. Elle la transforme en œuvre d’art, jongle avec sa magie, mi-sérieuse, mi-rigolarde. Dans Krasnyi Buben [[Belobrov-Popov, Krasni Buben, Ot zakata do rassvieta (Le tambour rouge, du crépuscule à l’aurore), Limbous Press, Saint-Pétersbourg, 2001), deux auteurs pétersbourgeois, Belobrov et Popov, racontent un village perdu du sud de la Russie. Les héros y mènent une lutte acharnée, grotesque mais victorieuse, contre le diable, pour le salut du monde. Un tableau haut en couleur de la société russe. Villageois alcooliques, espionne américaine, Moscovites, Caucasiens, curés, petit mafieux, vieux communistes, soldats de la seconde guerre mondiale, s’y croisent dans une danse de l’existence boueuse, violente, mais joyeuse. Et c’est là sans doute la richesse de cette mystérieuse « âme russe » : une faculté d’accepter le cours des choses, de vivre malgré tout.

La vie continue

Fatalisme diront certains, sans doute, mais après l’avalanche de crises politiques, économiques et morales, qu’attendre encore d’un gouvernement corrompu jusqu’à la moelle. Le pire, disent souvent les Russes. C’est pour cela aussi que Poutine a toujours la cote, à défaut de mieux. Dans le chaos ambiant, quelqu’un de sobre qui prône l’ordre nourrit l’espoir. Résultat : le centre grouille de policiers en quête de rentrées financières. A la Saint Sylvestre, terrorisme oblige, les alentours de la place Rouge étaient bardés de barrages et, grande première, l’alcool était interdit. Mais à minuit moins cinq, les policiers ont ouvert les portes et laissé le flot de badauds et leurs bouteilles de champagne courir vers la place Rouge. Et comme chaque année, le centre-ville s’illumina de centaines de feux de bengale, tandis que le long du fleuve, les alarmes des voitures s’affolaient en coeur.

Pendant quelques jours, la fête a battu son plein. Le flot d’alcool a emmené tout le monde loin des problèmes du quotidien. Et le nouvel an en promettait d’autres : le prix du billet de métro a encore une fois doublé et la réforme de l’enseignement que l’on peut résumer à une privatisation masquée, avance à grands pas. Réforme aussi du service militaire, destinée à supprimer les reports qui permettent à de nombreux jeunes d’échapper à un service pour le moins périlleux. Le premier janvier a de aussi sonné le glas des transports gratuits pour les pensionnés pour laisser place à la "monétarisation des avantages sociaux", une solution bien moins avantageuse. Et voilà les babouchkas (grand-mères) dans la rue, non pour mendier ou vendre trois patates comme à leur habitude, mais pour bloquer les avenues, manifester contre ces nouvelles mesures. Le reste de la population ne fait plus grand cas de l’injustice des réformes.

Bien sûr, la frustration amène son lot de violence, et la peur, un réflexe de repli sur soi. Dans les recoins, on tue sans raison. La conscience soviétique collective et son ordre moral ne valent plus que pour les adultes de plus de cinquante ans et encore, uniquement dans le cercle des amis et de la famille. Personne ici ne comprend le terme « Droits de l’Homme », explique Olga, une sociologue de 32 ans ; je sais que pour les Européens c’est quelque chose d’important, mais chez nous, ce concept est absent de la langue. Si des vendeurs battent une voleuse et que quelqu’un leur parle de Droits de l’Homme, il peut s’en ramasser une. La notion de justice, elle, fonctionne, mais pas toujours. Si on leur dit : « Allez ça suffit les gars, vous allez l’achever », alors peut-être qu’ils vont s’arrêter, parce qu’ils comprennent que tuer pour un simple vol, c’est pas juste. » Dans « Krasnyi Buben », les auteurs expliquent que les Russes ne vivent plus selon les règles ou les coutumes, mais selon l’"entendement". Bref selon l’intuition du moment, avec un dogme : « tout s’achète, tout se vend ».

Business

Dans la rudimentaire cuisine d’une isba sans sanitaire mais munie de vaisselle Ikéa, Rosa l’Arménienne, prépare du « faux miel » à base de sucre, d’eau et d’acide citrique, c’est son business à elle. En trois jours, elle en a préparé 100 kilos. Pour pouvoir vendre son "miel", elle a acheté tous les certificats requis pour la vente. Elle a aussi acheté son séjour, son mari et son divorce : en tout, elle estime ses dépenses à 16000 dollars. Elle a tout vendu et vécu dans la misère pendant cinq ans pour y parvenir. Mais l’année prochaine, son mari blanc et elle pourront enfin revendre l’appartement qu’ils ont reçu, dans lequel ils vivent en ennemis. Et vu la flambée des prix de l’immobilier, ça peut rapporter gros. Ici dans le podmoskovie, la banlieue de Moscou, où se côtoient fabriques, HLM, isbas de pauvres et cottages de nouveau- russes, les habitants sont majoritairement des immigrés des républiques du Caucase. Ils n’aiment pas les Russes et c’est réciproque, la domiciliation leur est pratiquement inaccessible et ils sont à la merci de l’arbitraire policier. La cousine de l’apicultrice a moins de chance, elle aussi rescapée du tremblement de terre arménien de 86, elle parvient tout juste à vivre de son salaire de 6000 roubles (150 euros) qu’elle gagne dans une fabrique de valises. Sa chambre dans une isba (sans douche, avec une toilette au fond du jardin) lui coûte 3000 roubles (75 euros) et à l’école que fréquente sa fille, les frais augmentent chaque mois car tout devient payant (l’accès aux ordinateurs, par exemple.) « Et si tu ne paies pas, tu peux reprendre ta fille, on en a pas besoin », résume-t-elle.

Malgré tout, le principal sujet de conversation dans les cuisines cet hiver, c’est la réforme des congés. Quelques jours fériés (le 7 novembre, anniversaire de la révolution et le 2 mai) ont été supprimés pour permettre à tout le monde de faire le pont entre le Nouvel An et la Noël. Il y a des mécontents, mais une chose est sûre, tant qu’il y aura des jours de fêtes, les Russes ne perdront pas leur imparable espoir qu’ « un jour le pays se relèvera ».

Le mois de mars pointe son nez, les fêtes sont déjà loin derrière. Dans la fourmilière de la mégapole Moscou, les grues travaillent de jours comme de nuit, le maire maîtrise l’immobilier et tient à supprimer tous les vestiges du constructivisme. Les magasins opulents côtoient les kiosques de chaussettes, une espèce en voie de disparition. La population marche à grands pas, le long de larges avenues, bordées de gigantesques bâtiments. A l’heure de pointe, les feux de signalisation se transforment en de joyeuses et inutiles décorations, la ville en un immense embouteillage. Les métros transportent chaque jour leurs dix millions de passagers. Portée par un flot humain pressant, j’atteins les escalators, bordés de larges panneaux publicitaires. Une voix au ton maternel d’autrefois rythme le défilement de visages fermés : « Chers Moscovites et visiteurs, en raison des actes terroristes, nous vous prions de redoubler d’attention ». En face de moi, quelques jeunes « lièvres » (sans ticket) sautent par-dessus les tourniquets.

A la gare Kourskaïa, j’attends l’ « électrique » (train de banlieue) dans l’odeur des beignets de choux. J’aime ce trajet qui m’éloigne du centre pompeux, ces vendeurs qui défilent dans le wagon, défendant religieusement leurs produits tombés de camion ou volés à l’usine. Tout le monde se serre sur les banquettes de bois, dans un nuage de buée. Ça mange, ça boit, ça lit. Un homme joue de l’harmonica.

Moscou décoiffe, déconstruit les grilles d’analyse, les manières de voir à l’européenne. Il y a quelques jours, un Tchétchène à qui je révélais mes origines, a éclaté de rire : « La Belgique ! Comme ça a l’air ennuyeux par là !  » Et je me suis sentie comme une provinciale arrivée du vieux monde. Ici, à la croisée des chemins entre l’Orient et l’Occident, entre passé et futur, la tempête souffle. Pour le meilleur ou pour le pire, qui sait ? Dans l’interrogation, je laisse le mot de la fin à Viktor Erofeev : « La vie est encore trop sauvage pour la comprendre. Mais il faut sans doute la prendre à pleins bras à la manière des femmes. Il ne s’agit pas tant de fatalisme divergent que d’une tentative d’organiser la matière au sein du trouble.  »