Les hommes rennes du Grand Nord russe

Le Monde Diplomatique - Novembre 2009

Dans les pas du renne de Mariusz Wilk

(Traduit du polonais par Robert Bourgeois, Les éditions NOIR sur BLANC, Lausanne 2009 , 216 pages, 19 euros)

"Dans les pas du renne" de Mariusz Wilk

Les Lapons (« Saamis » dans leur langue) vivent depuis le neuvième ou huitième millénaire avant notre ère dans le Grand Nord européen. Ce peuple de nomades reste aujourd’hui l’un des plus mystérieux de notre continent. Leur origine notamment fait l’objet des conjectures les plus variées. On sait seulement qu’ils ont toujours marché dans les pas du renne.

Mariusz Wilk, journaliste et écrivain, ancien dissident originaire de Wroclaw, dans le Sud-Ouest polonais, leur préfère des racines européennes (au détriment des versions asiatiques) et entreprend de suivre sa propre piste saami. Après Journal d’un loup, écrit dans les îles Solovki, et La maison au bord de l’Oniégo rédigé depuis la Carélie, Wilk, reporter en quête de silence, s’installe cette fois à Lovoziéro, chef-lieu saami de la presqu’île de Kola. Ce « bourg post-soviétique » constitue en effet un point de départ idéal pour de multiples pérégrinations vers le « lac des Esprits », le mont Kouïvatchorr, le Tavaïok et autres trésors des toundras de Lovoziéro, à la rencontre des pâtres ou du rêve du renne, le nez dans la mousse de ses pâturages.

Notre civilisation « donne la nausée » à l’auteur qui constate les dégâts de l’extraction de minéraux précieux et de la recherche nucléaire dans la toundra. Les paysages lunaires d’où émergent les ruines des chantiers lui rappellent « Stalker » de Tarkovski. A ceci près que la bande-son aurait été remplacée par un disque de rap russe poussé à plein volume pour éloigner les ours blessés. Le nomadisme des Saamis correspond désormais plutôt à un état d’esprit que choisissent certains « vagabonds de la Toundra ». Ceux-ci fuient la justice ou leurs responsabilités familiales pour se réfugier dans les bras d’une nature puissante, capricieuse et ténébreuse. « Les portes de l’enfer » ? Car du « théâtre d’ombres japonais » de Biessos Nos (Le cap des diables), une caverne qui recèle plus de 1000 gravures du néolithique inférieur, visibles uniquement sous les rayons obliques du soleil couchant, à Nikiïa, « l’Ombre de celle qui n’existait pas », un archétype saami dont Wilk nous conte les étranges aventures, l’auteur nous guide le long du fil ténu d’une réalité éphémère dansant dans le demi obscur du Grand Nord.

Les récits de cordée alternent avec des revues de littérature historique sur la culture lapone et des méditations inspirées de philosophie japonaise, de poésie chinoise et « d’écrivains nomades » comme Bruce Chatwin, Kenneth White et Sandor Maraï (voyageur de la langue hongroise). Dans les pas du renne esquisse un chemin, une quête spirituelle aux confins du monde, loin de cette Europe « magnifique sauf qu’elle n’existe pas », tout en osant un panégyrique du « droit à la pauvreté » pimenté d’humour et de savoureux mots d’ailleurs.