Une association d’aide aux immigrés russophones

Nouvelle Tribune n°28, décembre 2001

Sergueï Petrossov, Russe d’Ouzbékistan, est arrivé en Belgique en janvier 2000 avec sa famille. Après huit mois dans un centre ouvert, il s’installe à Namur et s’attelle au projet qu’il a cogité avec quelques amis : une association d’aide aux immigrés russophones. L’"Association Européenne Russophone" a reçu un accord de principe de la Région Wallonne pour le financement de son "programme d’information" qui consiste entre autres en l’organisation de séances d’information (la première a déjà eu lieu au Petit Château fin septembre), ainsi qu’en écoles du dimanche pour entretenir le russe des enfants. Le petit groupe espère aussi, s’il obtient le financement de la Fondation Roi Baudouin, fonder un site Internet multilingue d’informations sur toutes les démarches nécessaires à la vie quotidienne en Belgique. Ils tiennent déjà deux permanences par semaine dans un local à Namur et une permanence téléphonique quotidienne. Au niveau politique ils ne sont pas en reste non plus. Fin septembre, ils se sont rendus au Commissariat Général aux Réfugiés et Apatrides pour remettre une pétition contestant le refus de pratiquement toutes les demandes d’asile de la CEI (Communauté des Etats Indépendants). Sergueï Petrossov a répondu à nos questions sur cette nouvelle génération d’immigrés russophones.

Pourquoi cette association ?

Nous nous sommes nous-mêmes heurtés à toutes sortes de difficultés dans nos démarches administratives, logement, santé, assurance, etc. ... En effet, pour ceux de l’ex-URSS, tout est différent ici. Le problème de la langue complique fort les choses. Notre association a par exemple déjà été confrontée aux difficultés d’immigrés essayant de louer un appartement. Ces personnes ne connaissent pas les règles du contrat, ne savent pas à quoi faire attention. Les questions surgissent littéralement chaque jour. Elles sont minimes et ne représentent pas une grande importance en soi mais quand elles sont nombreuses et régulières, c’est très difficile. A nouveau, le problème est qu’il n’y a personne à qui s’adresser pour recevoir des conseils. Vous ne pouvez pas aller chez le voisin et demander comment faire ceci, cela et cela.

Votre association s’adresse donc à la dernière vague de l’immigration russophone ?

Notre travail a plus trait à l’adaptation et à l’information et est donc avant tout dirigé vers les personnes qui viennent d’arriver. Et ce d’autant plus que, comme le montrent les statistiques, la Russie et les pays de l’ex-URSSen général sont les nations les plus représentées dans le nombre des demandeurs d’asile en Belgique. Selon certains chiffres, 15 millions de Russes résident à l’étranger. Si nous présumons qu’environ les deux tiers sont aux Etats-Unis, en Australie, ou disons, au Canada, alors cinq millions de Russes vivent en Europe. C’est une immense quantité de personnes et ce flux ne cesse de croître. Un autre aspect de notre activité, selon moi, sera le développement de contacts avec les Russes qui sont ici depuis longtemps et qui sont regroupés en petites communautés isolées les unes des autres. La fondation d’une plateforme d’associations russophones, à propos de laquelle une rencontre a déjà eu lieu, est sans doute un premier pas dans cette direction.

On attendait une grosse vague d’immigration de l’Est dès après la chute du Mur. Pourquoi l’"invasion" prédite n’a-t-elle pas eu lieu ?

Il y a beaucoup de raisons. De un, la décision en elle-même de quitter le pays est, pour un Russe, pour n’importe qui, une décision très difficile. Ensuite, pour les Russes, quand je dis Russes, je pense à tous, sans différence de nationalité, étant donné que nous avons été éduqués de la même manière et que nous pensons donc de la même façon. Pour ces gens donc, le foyer -les parents, les proches, tous ceux qui vous entourent- a une grande importance. En dehors de cette communauté, la personne ne se sent pas à l’aise du tout. Les Russes ont toujours été dans l’une ou l’autre "communauté", c’est pour cela qu’on les a toujours dits collectivistes en opposition aux Occidentaux, dits individualistes. Là-bas, le système d’entraide est très développé au sein de la famille, du clan. Abandonner cette communauté, ceux qui vous aident moralement et matériellement, la quitter pour l’inconnu lointain, n’est pas dans les capacités de tous. Ceux qui le font n’ont plus d’autre issue. En outre, au début des années 90 après la Perestroïka, on avait de l’espoir, on espérait que tout changerait, qu’on vivrait mieux, etc. Jusqu’en 97-98, la population attendait. Enfin, le problème de la langue a aussi joué un grand rôle. les gens comprennent parfaitement qu’ici, sans la langue, sans la même éducation, la vie est difficile, il est dur de trouver du travail, etc. Il faut aussi prendre en compte le problème de l’âge, de la mentalité. Ceux qui ont été éduqués dans les écoles soviétiques ont gardé tout au fond de leur inconscient une image négative de la société occidentale. Nous remarquons par exemple que l’émigration actuelle est une émigration de jeunes, libres de tous dogmes idéologiques, qui voient le monde de façon globale, sans divisions et qui viennent ici simplement parce que l’on y vit mieux et de façon plus belle. Bien sûr, l’aspect matériel joue son rôle : le voyage est difficile, il faut se débarrasser de ses possessions, s’en aller dans un tout autre endroit avec une réserve financière suffisante pour pouvoir se trouver un logement, se procurer l’indispensable et organiser d’une manière ou l’autre son existence. C’est donc pour toutes ces raisons que beaucoup ne se décident pas à partir, aujourd’hui encore. Les gens plus âgés considèrent qu’ils vivront jusqu’au bout chez eux, tandis que les plus jeunes sont retenus par l’aspect matériel. Il faut ajouter que la Russie reste un pays grand et fort où certains, s’ils y réfléchissent, voient très bien comment se construire un avenir.

Comment expliquez-vous la vague d’immigration actuelle ?

Il y a ici aussi quelques facteurs. De un, beaucoup d’immigrés viennent des républiques de l’ex-URSS devenues des Etats nationaux dans lesquels les Russes se sont retrouvés minoritaires. Leur situation n’est vraiment pas confortable, très difficile même. Je pense que cette vague s’explique en grande partie de cette façon. Depuis peu, c’est à dire depuis qu’est apparue la possibilité de s’en aller, les gens se sont mis à plier bagage.

Pourquoi pas au début de la décennie ?

Parce que jusqu’il y a peu, c’était vraiment difficile de s’en aller. Il faut aussi considérer le fait que le vase doit se remplir avant que la goutte ne le fasse déborder. Je peux vous parler en connaissance de cause de l’Ouzbékistan. Au début, les Russophones prenaient positivement les changements, l’indépendance. Il y avait de l’espoir, la propagande, etc. Un certain temps a du s’écouler pour qu’ils comprennent qu’il n’y avait plus de perspective pour eux là-bas. Les gens ont alors commencé à chercher des moyens, une demande est apparue, puis des propositions, et la machine de l’émigration s’est mise à fonctionner. En ce qui concerne la Russie, il faut prendre en compte le Nord-Caucase qui crée, je pense, un immense flux de réfugiés parce que la guerre se prolonge.

Que pensez-vous de l’afflux de ressortissants du Kazakhstan qu’a connu la Belgique cette année ?

Au Kazakhstan, c’est à nouveau le facteur indépendance qui a joué, le problème des minorités. Si vous observez la nationalité des arrivants, vous remarquez que ce sont des Russes, des Ouïgours, mais pas des Kazakhs. Comme nous le savons aussi, le Kazakhstan a vu se développer des groupes aux intentions peu louables qui, sous la bannière de firmes touristiques, ont lancé des campagnes promettant monts et merveilles aux émigrés. Beaucoup de gens sont arrivés dans ce cadre-là.

Le bien-fondé des demandes d’asile des Ouïgours a suscité la polémique. Quel est votre avis sur la question ?

C’est peut-être assez difficile à comprendre, mais aucun Etat de la région, au niveau gouvernemental ou politique ne dira que les Russes sont des citoyens de seconde zone. Au contraire, les autorités disent qu’ils sont les bienvenus, que l’égalité est la règle, etc. Et vous ne verrez dans aucune loi que, par exemple, les Kazakhs ont la priorité sur les emplois. Cependant il existe ce que l’on appelle "l’institution des instructions opaques ou départementales". Et je peux affirmer qu’en Ouzbékistan, il existe des catégories bien spécifiques d’activités professionnelles qui nous sont purement et simplement interdites. Si vous êtes Russe, Arménien, vous ne pourrez jamais obtenir cet emploi. Comment appeler ça ? De la discrimination. J’imagine bien que c’est assez difficile à comprendre ici. En effet, si un Belge va au Kazakhstan, comme y est allée cette fonctionnaire, et ouvre la Constitution où il est écrit que tous les gens sont égaux en droits, il s’exclame comme cette Belge : "Qu’est-ce que vous racontez ? Regardez donc la Constitution !" Elle ne sait cependant pas qu’il y a une grande différence entre ce qui est écrit dans la Constitution et ce qui se passe véritablement. Sans compter que si vous voulez défendre vos droits constitutionnels devant la justice, c’est absolument impossible. Ce n’est pas du nationalisme ouvert. C’est un nationalisme caché, profond. Mais les gens qui vivent dans cet environnement le ressentent à chaque minute, d’autant plus qu’ils savent comment c’était avant. Du temps de l’URSS, cette question ne se posait absolument pas, tous étaient égaux et c’était réel. Aujourd’hui on continue à parler d’égalité mais, les gens ne sont pas égaux. C’est très psychologique mais très sérieux.

Propos recueillis par Nathalie Melis