De l’électricité, des poubelles et du téléphone

Samovar 5-6-7, été 2001

En ce mois de juin, le gouvernement planche sur plusieurs réformes touchant directement la vie quotidienne de la population : le logement, les transports et le téléphone. L’Etat cherche à se désengager de sphères publiques trop coûteuses, vestiges du système communiste.

La plus grande partie de la population vit encore dans des appartements reçus de l’Etat pour lesquels il faut payer un loyer (sans commune mesure avec ceux du privé) et des charges. Celles-ci comprennent l’électricité et le gaz, l’entretien des lieux, les réparations du bâtiment et de l’équipement et sont calculées sur base de la surface de l’appartement et du nombre d’habitants y vivant, sans égard à leur coût réel ou à la consommation effective. En 1991, le gouvernement avait voulu épargner une population touchée de plein fouet par l’inflation, en excluant la "kvartplat" (les charges et le loyer) de la libéralisation des prix.

Dix ans plus tard, si les coûts réels sont assurés à 40% par les différents budgets publics, les 20% restant ne sont payés par personne. Un système bancal donc, d’autant plus que la corruption des fonctionnaires et des fournisseurs de services provoquent le gaspillage d’environ 40% des budgets, volés ou inutilement affectés. La qualité des services et de la gestion du logement s’en ressent bien sûr avec des milliers de familles vivant dans des logement insalubres au bord de l’écroulement tandis que des milliers d’autres subissent les coupures d’électricité et de gaz des fournisseurs locaux mécontents. Ainsi, la région de Primorié a fait la une des journaux l’hiver dernier quand la population a été privée de chauffage pendant des semaines. A l’échelle de la Russie, 60% de l’équipement de chauffage est dépassé.

Collectifs d’habitants

Depuis des années déjà, le gouvernement ne peut plus assurer la demande en matière de logement et tente de privatiser ce marché. Les essais de réforme du système de gestion des charges, eux, ont débuté dès 1992, mais sans succès. Aujourd’hui le gouvernement y travaille, hanté par la peur d’autres catastrophes du type Primorié. Il s’agit de modifier les responsabilités dans la gestion, de briser le monopole des fournisseurs locaux et de mettre en place un autre système de financement. L’objectif étant de parvenir d’ici quelques années à faire payer le prix réel aux consommateurs, en prévoyant un système d’aide aux familles dont les dépenses de logement dépasseraient les 22% du revenu mensuel.

Saint-Pétersbourg a tenté d’appliquer ces principes en 1997 quand cette conception a été couchée sur papier une première fois. Ce fut un véritable désastre. la bureaucratie n’aime point que l’on touche à ses privilèges. Cependant, le législateur avait eu la bonne idée de prévoir une série de mesures d’encouragement à l’initiative privée, en donnant la possibilité à des collectifs d’habitants de prendre la gestion de leur bâtiment en mains. Certains enthousiastes ont marché et le succès ne s’est pas fait attendre. Ils ont géré les fonds avec attention, se sont assurés de la qualité des travaux de réparation, bref ils ont pris les choses à coeur et sont parvenus, uniquement avec le montant des charges, à assumer la gestion quotidienne de leur maison tout en faisant des réparations durables. Ce fut parfois au prix de méthodes fort discutables comme dans cette maison où ils ont affiché le portrait des mauvais payeurs dans le hall d’entrée !

Les tarifs grimpent

En attendant, le 5 mars 2001, Sevodnia titrait : (A Moscou), nous payions 460 roubles (de loyer et de charges), nous allons en payer 550 (à partir du mois d’avril) mais il en faudrait 900 (coût réel). En effet, suite à la crise de la région de Primorié, le monopole d’électricité, la RAO EES, a augmenté ses tarifs tout en continuant à durcir le ton envers les mauvais payeurs. L’augmentation des charges a donc suivi à une allure bien plus impressionnante que les autres années, avant même que la réforme ne soit votée. Le gouvernement, qui a son mot à dire sur les tarifs, a estimé que les bons résultats économiques du pays, couplés à l’augmentation significative des pensions limiteraient les effets de la hausse. Mais l’augmentation de l’électricité touche d’autres domaines comme celui des transports dont le parc d’équipement souffre d’un délabrement aussi profond que celui du chauffage. C’est donc aussi une réforme des transports qu’il faut lancer si l’on veut éviter une hausse incontrôlée du prix du transport des marchandises et donc des produits de consommation.

Déresponsabilisation

900 roubles de charges pour un revenu moyen mensuel de 2192 roubles, c’est pas du gâteau. Obtenir une aide auprès de l’administration russe, non plus. Or le problème du gaspillage des moyens et de l’énergie n’a pas vraiment retenu l’attention qu’il mérite, bien qu’il soit susceptible de diminuer la note. L’Etat semble donc tout au plus vouloir se déresponsabiliser et faire peser ces problèmes irrésolus sur les épaules de la population.

Si l’inquiétude est présente dans les ménages, on ne descend pas encore dans la rue pour autant. Une autre mobilisation a occupé les esprits : le gouvernement a tenté une nouvelle fois de tarifer les communications téléphoniques locales à la minute d’appel. Mais la mobilisation a à nouveau provoqué un report de la décision. Il faut dire qu’à la masse des partisans du blabla téléphonique illimité s’est ajoutée celle des surfeurs du Net qui passent des nuits blanches pour économiser leurs kopecks.