Immigration russophone

Nouvelle Tribune n°28, décembre 2001

La guerre, le nationalisme et l’instabilité les pousse sur les routes

3604 Russes, 1924 habitants du Kazakhstan, 1588 Ukrainiens, mais aussi de nombreux Géorgiens, Arméniens et Ouzbeks ont demandé l’asile l’année dernière en Belgique. Depuis quelques années, l’Europe connait un flux toujours plus important d’immigrés de la Communauté des Etats Indépendants (CEI) union des 12 républiques de l’ex-URSS. On les attendait dès 89, ils arrivent aujourd’hui, pour trouver porte close et incompréhension.

Le 7 janvier 2001, 33 personnes du Kazakhstan sont expulsées de Belgique. Un mois plus tard, 25 déboutés ukrainiens subissent le même sort. Les pays de la CEI ont reçu cette année la visite de représentants belges et européens cherchant à renforcer la sécurité des frontières et à limiter les migrations clandestines. En mai dernier encore, l’ambassade belge à Moscou stoppait de façon brusque et inattendue l’octroi de visas pour "donner un signal fort aux réseaux illégaux d’immigration vers la Belgique et montrer aux citoyens russes que le régime d’accueil des demandeurs d’asile est devenu beaucoup plus sévère" ont expliqué les autorités belges. Rien d’étonnant donc au fait que la plupart des demandes de ces réfugiés sont rejetées, tandis qu’aucun service ne s’est vraiment attelé aux nombreux problèmes, notamment linguistiques, de ces nouveaux venus. A leur arrivée en Europe, les immigrés de la CEI sont confrontés dans leurs démarches à une méconnaissance de la situation de leurs pays et à des amalgames datant de la guerre froide, comme celui qui consiste à appeler Russe toute personne arrivant de l’ex-URSS. Un Tchétchène raconte qu’il a ainsi été taxé de Kazakh par l’Office des Etrangers alors que s’il est effectivement né au Kazakhstan parce que sa famille y avait été déportée comme beaucoup d’autres par Staline, il vit en Tchétchénie depuis les années 70.

Des millions de Soviétiques débarquent...

La vague d’immigration en provenance de l’Est était pourtant attendue dès 1989 avec la première brèche dans le rideau de fer : l’ouverture de la frontière entre la Hongrie et l’Autriche, permettant aux Allemands de l’Est de rejoindre l’Occident. Des articles de journaux prédisaient alors l’arrivée de 20 millions de Soviétiques. Deux ans plus tard, le 20 mai 1991, l’URSS vote "la liberté d’entrée et de sortie de l’Union". Les mouvements de population atteignent de fait une ampleur inégalée depuis la fin de la seconde guerre mondiale, mais restent confinés au sein de la CEI. De nombreux peuples déplacés regagnent leur pays d’origine, d’autres fuient les désastres écologiques, économiques ou encore le nationalisme rampant. Les minorités jetées sur les routes suite aux conflits ethniques du Caucase et d’Asie Centrale notamment, débarquent les premières en Europe. 80 à 90.000 Arméniens, victimes de pogroms dans le Haut-Karabagh, quittent le pays entre 1988 et 1990. En Russie, les jeunes cerveaux se mettent à émigrer mais les départs restent limités. En 1992, seuls 121 Russes demandent l’asile politique en Belgique.

Si donc, dans la première moitié de la décennie, le nombre de départs vers l’Occident reste modeste (environ 100.000 par an pour la Russie), depuis, les chiffres témoignent d’une augmentation constante des arrivées. Et ces données ne prennent pas en compte toute l’immigration illégale ou les permis de séjour obtenus par mariage, contrat de travail,... Le ministère de l’Intérieur russe affirmait en mars dernier, lors de la visite de son homologue belge Duquesne à Moscou, que la Belgique comptait 3500 illégaux russes. Il y en a sans doute bien plus. Plus d’un a d’ailleurs goûté aux joies des centres fermés belges. En septembre encore, l’un d’entre eux entamait une grève de la faim pour protester contre sa réclusion.

Les raisons qui poussent toutes ces personnes à quitter leur pays sont bien entendu des plus variées. Comme on l’annonçait déjà en 1992 : "Ces masses de gens en mouvement vers l’Ouest occuperont en matière de statut une position intermédiaire entre le "réfugié politique" et les "migrants économiques"". Aujourd’hui si la plupart de ces pays ont adopté des Constitutions modèles, signé les principales conventions internationales en matière de Droits de l’Homme, leur application au quotidien laisse encore tout à fait à désirer. Ainsi, les immigrés de Russie ont-ils tous des histoires différentes à raconter. L’un fuit une condamnation pénale excessive (la Russie est maîtresse en la matière et les prisons sont des foyers de tuberculose). Certains cherchent à échapper à deux ans de service militaire dans une armée déjantée, en guerre, qui refuse le service civil pourtant toléré par la Constitution. D’autres encore ne peuvent moralement plus supporter, qui l’insécurité quant au lendemain, qui le désengagement de l’Etat en matière de services publics, forçant à toujours plus de débrouille, qui la corruption, gênant les activités professionnelles. Certains des motifs exposés en 1999 sont l’antisémitisme, la désertion de l’armée ou le refus de servir, la discrimination en raison de l’origine russe dans des pays tiers, la crainte des mafias, le fait d’être apatride, l’appartenance religieuse (notamment les témoins de Jéhovah harcelés par l’Eglise orthodoxe) et, bien entendu, le conflit tchétchène.

Le conflit tchétchène

Selon les données du CIRE (Coordination et Initiatives pour Réfugiés et Etrangers), 80 pour cent des demandes russes invoquent la guerre en Tchétchénie. Il ne s’agit bien entendu pas uniquement de Tchétchènes, mais de personnes touchées à différents niveaux par le conflit, comme ceux ayant la double nationalité, et ne sachant dès lors plus où s’installer, ou encore des personnes se faisant passer pour des Tchétchènes par commodité. La Belgique semble malgré tout compter de plus en plus de réfugiés arrivés tout droit de la petite république en guerre. La plupart de leurs demandes sont refusées par l’Office des Etrangers et sont actuellement en attente d’une réponse des recours devant le Commissariat Général aux Réfugiés et Apatrides. Lors de la précédente guerre, on invoquait souvent la possibilité pour les Tchéchènes de se déplacer vers une autre région de Russie. Mais aujourd’hui, depuis les attentats de 1999 sur les immeubles à appartements à Moscou et en Sibérie (attribués par les autorités russes aux indépendantistes), les Tchétchènes semblent faire l’objet d’une circulaire spéciale à usage interne du Ministère de l’Intérieur, cherchant à limiter leur mobilité et à freiner au maximum leur installation en Russie. On y lit entre autres qu’il faut "limiter ou selon les possibilités interdire l’enregistrement des Tchétchènes à Moscou et dans d’autres villes de Russie". Si l’existence de cette circulaire est difficile à prouver, un rapport récent (du 26/10/01) de l’association de défense des Droits de l’Homme Mémorial et du comité d’aide aux réfugiés Assistance civique dénonce la discrimination subie par les Tchétchènes en Russie : "le comportement des travailleurs des services de passeport n’est pas l’expression de leurs sentiments personnels mais bien celle des pouvoirs politiques" insistent les auteurs et de conclure : "les Tchétchènes ethniques quittant la Russie, correspondent par leur situation à la définition du réfugié, donnée par l’article un de la Convention des Nations Unies de 1951. La Russie n’est malheureusement pas pour eux un pays dans lequel ou sur partie duquel, ils pourraient se sentir en sécurité." Dans les villes russes, les Tchétchènes ont de fait toutes les peines du monde à obtenir des papiers en règle, à trouver un emploi ou à toucher un dédommagement financier qui leur est dû en cas de destruction de leur habitation. Ils doivent monnayer chacun de leurs pas et sont constamment harcelés par la police. Cette petite famille de trois enfants, installée à saint-Gilles en témoigne : "A Moscou, il fallait vivre caché. Au début en Belgique, je changeais de trottoir et me réfugiais dans un coin à la vue de la police, par pure habitude," explique l’un d’entre eux. Pour obtenir de nouveaux documents, les anciens ayant été confisqués par la police dans le train qui les menaient à la capitale, ils ont du acheter chèrement les fonctionnaires. Finalement, il ne leur restait qu’une seule solution : prendre à contrecoeur la route vers l’Occident lointain. "Pour protéger les enfants et leur donner un avenir", insistent-ils, "sinon on serait resté au pays."

Les autres pays caucasiens, Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan ont connu des conflits ethniques sanglants au début de la décennie. 1,5 million de personnes avaient alors été jetées sur les routes. Les Géorgiens et les Arméniens ont d’ailleurs précédé les Russes dans leur exil européen. L’un des motifs est que depuis 1993 déjà, les Caucasiens ne sont pas les bienvenus en Russie. Début octobre encore, une table ronde de représentants culturels et de la société civile se tenait à Moscou, pour dénoncer une fois de plus le rejet en Russie des "personnes de nationalité caucasienne"... Le conflit tchétchène continue aujourd’hui de perturber les équilibres précaires de la région, notamment par son flot de réfugiés. Au niveau économique, la situation n’est guère brillante. En Géorgie, par exemple, les pensions sont versées avec un retard de 3 à 15 mois, tandis que les habitants de Tbilissi, la capitale, vivent avec 6 heures d’électricité par jour...

D’Afrique en Europe en passant par Moscou

La Biélorussie, malgré l’autoritarisme non dissimulé du président Loukachenko, ne génère que peu de réfugiés politiques. Au niveau économique, le pays a finalement moins souffert que d’autres des bouleversements de la décennie. Les salaires et pensions sont payés et la sécurité a gardé ses formes soviétiques rassurantes. Mais si les Biélorusses ne semblent pas chercher à s’installer à l’étranger, ils participent avec les Ukrainiens de ce que l’on appelle le "tourisme du travail" et vont donc gagner leur croute en Pologne, en Hongrie ou en République Tchèque. Les Ukrainiens quant à eux, se sont présentés en grand nombre aux portes de la Belgique. Les chiffres de ces dernières années montrent une brusque augmentation de leurs demandes d’asile : de 253 en 1998, à 1343 en 1999. Pourquoi ? Les conditions sont plus ou moins les mêmes qu’en Russie, si ce n’est que les indicateurs économiques sont à la baisse depuis quelques années. La corruption est générale, le président entretient ses tendances autocratiques et se rapproche de la Russie. les tensions politiques se sont du coup multipliées. Ainsi, le semestre dernier, l’affaire du journaliste Géorgiy Gongadze tué, selon l’opposition, sur ordre présidentiel, a défrayé la chronique, provoquant une vague de protestations de rue. Enfin, dernier pays de la partie européenne de la CEI, la Moldavie est plus connue comme une zone de transit. Les Moldaves eux-mêmes circulent assez facilement dans la Roumanie voisine. La situation dans leur pays n’est guère prometteuse : le plus pauvre de l’Europe, il est depuis peu gouverné par les communistes les plus conservateurs.

L’Asie centrale a elle aussi connu au début des années 90 plusieurs conflits ethniques dont une guerre civile au Tadjikistan et des mouvements de population intenses (une personne sur 12 a vécu un déplacement de 1989 à 1996). Ces dernières années, l’évolution des régimes d’Asie centrale inquiète et l’émigration de cette partie du monde est en nette augmentation. Ainsi, 9000 personnes ont quitté le Kirghizstan en 1998, 15.000 en 1999 et 33.200 l’année dernière, selon les chiffres de l’Organisation Internationale des Migrations, publiés dans Le Soir du 5 mai dernier. L’OIM attribue cette émigration avant tout à la situation économique (la pauvreté touche 80 pour cent de la population), mais aussi à la discrimination à l’emploi pour les non kirghiz, ou encore, au découragement d’une population cultivée face au recul de la démocratie. Le président Askar Akaïev vient en effet d’être réélu pour un troisième mandat alors que la Constitution n’en prévoit que deux, tandis que les leaders de l’opposition se sont retrouvés en prison. Au Tadjikistan, la paix reste précaire. En Ouzbékistan, la répression de l’opposition est systématique. Au Kazakhstan, les médias sont sous la coupe présidentielle, la vie associative est difficile. Le pouvoir turkmène, lui, est toujours resté despotique. Dans tous ces pays, la situation économique est au plus bas tandis que le nationalisme complique de plus en plus la situation des minorités, nombreuses à émigrer. C’est le cas des fameux Ouïgours du Kazakhstan, minorité originaire de la province du Xinjiang en Chine où elle est encore persécutée, dont la Belgique a beaucoup entendu parler. En effet, contrairement aux affirmations du président kazakh Nazerbaïev selon lesquelles toutes les nationalités sont les bienvenues dans son pays, le rapport de Véronique Goffe et de Laurent Dejardin diffusé fin de l’année 2000, indique que seulement 4,2 % des habitants estimaient en août 2000 que l’harmonie ethnique existe dans leur pays. En 1994, l’OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe- avait déjà émis des réserves quant à la politique du traitement préférentiel des Kazakhs, rappellent les auteurs. Les Ouïgours se sentent encore plus menacés depuis la création du "Groupe de Shanghaï" en 1996. Il s’agit d’un accord entre la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizstan et le Tadjikistan, en matière notamment de "lutte contre le séparatisme, le terrorisme et l’intégrisme religieux"...

L’Asie centrale, de même que les autres Etats de la CEI, constitue en outre un espace de transit pour les migrants illégaux venus d’Asie, du Moyen-Orient ou même d’Afrique. La porosité des frontières, le manque d’organisation des pays de l’ex-URSS en matière de gestion de l’immigration, ainsi que la corruption les rendent très attrayants. La Russie est évidemment centrale en la matière étant donné qu’elle sert déjà d’étape pour tous les émigrés de la CEI. Or, dans le contexte actuel de mise en place d’une Europe forteresse et d’accroissement du nombre de candidats à l’émigration, le trafic d’immigrants est devenu un commerce juteux. Début octobre 2001, à Bruxelles, la commission du Sénat qui planche depuis longtemps sur les trafics d’êtres humains a réussi à organiser une rencontre avec le président Poutine lors de ses deux jours de visite à Bruxelles. Ce dernier s’est montré intéressé par les enquêtes sur les filières naissant en Asie centrale. Mais les règles d’immigration élaborées ces dernières années par la Russie, suivant le modèle européen, tendent à rendre les conditions de régularisation plus complexes, faisant tomber dans l’illégalité les arrivants de la CEI, autrefois libres de s’y installer. Moscou en tant que capitale compte un flot incessant d’immigrés en attente de passeurs vers l’Ouest, tandis que de nombreuses filles de la CEI sont vendues en Europe, en Asie et au Moyen-Orient. Selon l’hebdomadaire libéral Itogui de mai 2001, la capitale compterait près de 400.000 illégaux de l’étranger lointain. C’est ainsi aussi que l’Ukraine, l’un des points de passage, est sans cesse montrée du doigt pour ses réseaux d’immigration clandestine. La situation ne s’arrangera pas avec la mise en place de régimes de visa plus sévères à la frontière orientale de l’Union Européenne comme le prévoient les accords d’élargissement. Que feront les travailleurs biélorusses ou moldaves et qu’adviendra-t-il du commerce frontalier ? L’Union Européenne y travaille : 460 millions d’euros sont déjà allés au renforcement de la sécurité et du contrôle des frontières orientales de l’Europe.