Carnet de bord de Russie (1)- En Route

Journal du Samedi - 11/11/2000

Moscou, mai 99. Depuis six mois, Poutine occupe les devants des écrans de télévision en kimono ou en costard nouveau style. En Tchétchénie, la guerre fait rage et les éclopés revenus du front crient leur malaise... Il est temps d’aller voir ce qu’en pense la Russie profonde. Pas celle des reportages malheureux où la principale actrice, une babouchka, communiste de surcroît, cultive des patates. Non. Celle aux mille et une facettes d’un pays multiethnique, celle de Russes aux histoires chaque fois nouvelles, celle de grands et magnifiques espaces et de villes grises de fumée. Celle exposée à deux regards bruxellois tantôt séduits, tantôt inquiets, mais toujours fascinés.

Train. Moscou, gare Paveletskaïa, mars 2001.

"Moscou n’est pas la Russie" martèlent sans cesse les Russes. Cette fois ça y est, c’est décidé, début mai, nous embarquons pour un voyage en transsibérien, train de toutes les épopées, rêve des aventuriers. Enfin presque, parce qu’à dire vrai, nous ne montrons jamais dans le transsibérien, train rapide qui parcours en une semaine, les 9.289 km et les huit zones horaires qui séparent Moscou de Vladivostok. Notre transsibérien ne se limitera pas à la traditionnelle traversée ponctuée de deux ou trois arrêts, préférée par les touristes. Nous prendrons trains régionaux, tram, bus et "électriques" (petits trains de banlieue) et feront étape partout où bon nous semblera.

Les finances ne devraient pas trop en souffrir, étant donné le coût dérisoire, pour nous Occidentaux, des transports publics. Un billet de train pour un voyage d’une nuit coûte de 100 à 200fb et, pendant ce laps de temps, un train peut parcourir de 500 à 1000km, c’est selon. A nous les grands espaces donc. Il faut préciser que ces prix concernent la troisième classe, ou "platskart". On y perd en confort, mais c’est beaucoup plus rigolo. Quand ils entrent dans le train, les Russes font comme chez eux : pantoufles, training, pique-nique à partager, sachet de thé, tout est prévu, y compris l’obligation de parler à son voisin pour éviter l’ennui... Et des voisins, il y en a : ces wagons communs logent environ quarante personnes. Chacun a sa couchette, des draps et une serviette pour 10 roubles, ainsi que de l’eau bouillante, tout droit sortie d’un samovar alimenté à l’ancienne, au feu de bois. La "provodnitsa", responsable de wagon, a en général le caractère bien trempé pour assurer l’ordre et le service dans le wagon.

Mais nous n’avons pas encore quitté Moscou. Les préparatifs vont bon train depuis deux mois déjà. Il a fallu aller renouveler le visa en Lituanie, pays le plus proche. En effet, l’Etat belge délivre au compte-gouttes les visas pour les Russes et ceux-ci ripostent en compliquant la vie aux Belges et en leur vidant les poches. Nous, les Belges, ne pouvons obtenir qu’un visa de trois mois sans possibilité de prolongation. Il faut donc sortir des frontières pour obtenir de nouveaux papiers et affronter les contrôles kafkaïens des douaniers biélorusses pour atteindre les pays baltes, la destination étrangère la plus accessible. De retour à Moscou, il a ensuite fallu obtenir la "registratsia", l’enregistrement. Cette formalité, qui consiste à faire enregistrer sa présence dans une ville, est d’usage dans tout le pays mais, à Moscou, son obtention s’est transformée en véritable parcours du combattant.

Le maire de la capitale cherche en effet à nettoyer les lieux de tous les indésirables : Caucasiens, sans-abri, etc... Un Occidental ne doit en général pas trop s’en inquiéter, mais quand on est jeune, qu’on a une tête d’"informel" et le teint un peu basané, et qu’en plus le contingent policier correspond à l’état de psychose de la population depuis les attentats de septembre, les choses se compliquent. Bref, pour partir, il nous fallait le fameux cachet moscovite qui nous donne droit de séjourner trois jours dans chaque ville russe. Ce fut chose fait mais au prix de démarches administratives excédantes.

Il nous fallait aussi trouver le maximum de contact pour éviter les hôtels dont les prix sont souvent doublés pour les étrangers. Comme tous les Russes ont une histoire de voyage dans la famille, ce n’était pas trop compliqué. En outre, les mouvements socio-écologistes ou de défense des Droits de l’Homme, avec lesquels nous avons pu fraterniser à Moscou, possèdent un réseau national qui nous sera bien utile et rendra le voyage d’autant plus intéressant. L’itinéraire évoluera au fil de nos pérégrinations et possibilités pratiques pour finalement se dérouler comme suit : partis de Moscou en bus, nous sommes arrivés à Kassimov, petite ville tatare construite autour d’une usine de traitement de métaux précieux. Nous avons ensuite été en voiture jusqu’à Nijni-Novgorod, "ville la plus russe" puis avons pris le train jusqu’à Kazan, la capitale tatare, où nous avons fait une brève étape.

Nous avons ensuite fait escale à Perm, un complexe militaro-industriel autrefois secret, à Ekaterinbourg, la capitale de l’Oural, à Omsk, "ville des parcs", et à Novossibirsk, capitale sibérienne aux effluves asiatiques, pour ensuite descendre sur l’Altaï, région de réserves naturelles, proche de la Mongolie. Nous y avons passé une semaine, nous détournant du trajet classique du transsibérien pour ensuite remonter vers Novokouznetsk, ville industrielle grise et pauvre, Abakan, destination touristique américaine, proche d’une immense communauté religieuse perdue dans la Taïga, dans laquelle nous avons fait une courte halte. Irkoutsk, capitale touristique, étant donné sa proximité avec le Baïkal, lac de 800 km de long, fut notre dernière étape. Sur un mois et demi de voyage, nous avons couvert environ 15.000km.

Nos habitudes se trouvèrent quelque peu perturbées par un réchauffement d’atmosphère inhabituel : alors que le mois d’avril sentait le printemps et que les jeunes Moscovites avaient déjà sorti les mini-jupes, la neige se remit à tomber sans discontinuer au début du mois de mai. Nous avons du nous résoudre à alourdir nos sacs à dos de tout l’attirail d’hiver, en espérant que le lac Baïkal ne serait pas gelé à notre arrivée.

A la veille du départ, il faisait froid dans notre chambre d’appartement. Heureusement, les incessantes visites des amis venus nous souhaiter bon voyage et nous donner les mille recommandations d’usage, ajoutées à la vodka des voisins, ont vite réchauffé l’atmosphère, à tel point que nous avons failli rater l’autobus du lendemain.

Le 13 mai, vers 6h du matin, nos sacs sur le dos, nous procédions au rituel d’usage avant de partir en voyage : nous assoir et observer une minute de silence pour que tout se passe bien. Nous n’en avions pas le temps, mais notre très maternelle voisine, superstitieuse comme pas deux, ne nous a pas laissé le choix. Après, il a fallu courir très vite. A Moscou, rien que descendre dans les profondeurs du métro prend cinq minutes (montre en main) en escalator. Du Sud de la mégapole nous devions rejoindre la gare des bus du Nord. Nous y sommes parvenus, avec la gueule de bois et sans pique-nique, mais nous y sommes arrivés. Assis dans l’autobus, nous savourions tous les deux le départ pour le grand voyage. Première destination : Kassimov. A 6 heures de route, sous une neige battante.