Danses de l’exil

Imagine - juillet 2002

Cinq cents Tchétchènes à Verviers

L’accordéon chante ses airs populaires. Un, deux, un, deux, ..., rythme le tambour. Les coudes volent, les genoux tombent, durs, sur le sol. Les bouches crient, les yeux froncés sont décidés. Quelques jeunes femmes, ventre serré, s’avancent sans toucher terre, les bras au ciel. Un petit bondit devant elles, en pirouettes, la langue sur le coin de la bouche. Entre les tics d’adresse et les rires provoqués par les faux pas, les regards sont momentanément absents, insondables.

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Un danseur sur la scène de de la fête de la Convivialité à Verviers. Photo de Tim Battin.

Ils sont une trentaine d’enfants à danser tous les dimanche dans cette salle de sport d’une école de Verviers. "C’est important qu’ils se retrouvent. Nous, nous savons qui nous sommes. Eux, pas encore.", dit une mère. Mais sa petite fille refuse de monter sur la piste. Les avions russes qui ont si souvent bombardé la Tchétchénie résonnent encore dans sa tête.

"Vaïnakh", le terme désignait les Tchétchènes et les Ingouches du temps où ils appartenaient à une même république, aux débuts de l’URSS. C’est aussi le nom choisi par l’association culturelle verviétoise de la jeune diaspora tchétchène de Belgique, pays où cette communauté en exil semble s’être donnée rendez-vous, par la force des choses [1]. Leur groupe de danse porte le nom d’une montagne aujourd’hui lointaine et regrettée : "Bashlan".

Dans les rues de Verviers, Razambek, un économiste de Grozny, père de famille et vice-président de l’association, croise et salue sans arrêt des cousins, des soeurs ou d’autres compatriotes. "La ville m’appartient", blague-t-il. "Il y a deux ans et demi, mon grand-père est arrivé ici avec ma soeur et ses proches. Beaucoup d’autres ont suivi. La grande famille. NTV, la télé nationale russe, a fait un reportage sur notre association et d’autres encore sont venus. Aujourd’hui, nombre de nos parents sont bloqués au pays. Il est de plus en plus difficile de sortir."

Une dizaine d’hommes et quelques femmes entrent et sortent de la salle de sport, ils échangent les nouvelles, discutent et font rire l’assemblée. De temps à autres, ils s’asseyent et observent attentivement les enfants, les taquinent, les corrigent. Les petits danseurs sont bourrés de caractère et d’énergie. En quelques mois, ils ont appris notre langue. A l’école, ils maîtrisent les maths et excellent en sport, surtout au karaté. Ils portent la vie de la communauté.

Guerre partout

Dans l’appartement de Razambek, la télé crie. On discute guerre : suivi médiatique absent, Europe fuyante [2]. Et le futur ? Les yeux se lèvent au ciel. "Si seulement on savait !" Malaise dans la pièce. L’un espère en de prochaines élections. Personne n’a de solution ou d’opinion à proposer. Tout semble dépasser les cinq hommes réunis autour de la table. "L’indépendance, je l’avais quand j’étais libre de travailler et de me déplacer, de faire ma vie."

On se repasse le show télévisé russe préféré. On branche Euronews sans trop comprendre. Le sujet du jour captive l’assemblée : l’oligarque le plus tristement célèbre de Russie, Boris Berezovsky, réfugié en grande Bretagne pour échapper à des poursuites judiciaires, a lancé la diffusion d’un reportage sensé démontrer la culpabilité des services secrets russes dans les attentats de septembre 1999. Des attentats meurtriers contre des immeubles à appartement de grandes villes russes, attribués sans preuve aux "bandits" tchétchènes. Ils ont permis au nouveau venu nommé Poutine de se lancer sans remords dans une guerre de campagne électorale, doublée d’une lutte internationale d’influence pour le pétrole et le pouvoir. La cassette passe de main en main, on la copie telle une bouée de sauvetage, pour faire quelque chose.

On montre au visiteur un reportage diffusé l’année dernière sur Arte. "Là en face, c’est la maison où je vivais", indique Razambek. Devant le cameraman un gosse hurle pour qu’on sauve son grand-père en train de brûler à l’arrière-plan. "Quel avenir pour ce petit !" murmure l’épouse de Razambek.

Car il s’agit aussi d’une guerre de destruction psychologique. Les rafles et les disparitions. L’incertitude du lendemain. Les tortures dégradantes sur les hommes, fatales à un honneur vital. Les tirs à vue arbitraires. L’ambiguïté d’une guerre devenue business de pétrole comme des êtres humains, où l’on ne sait plus qui est qui, qui travaille pour qui, ni qui ou quoi défendre. Une guerre contre des Russes dont on partage la langue et les références littéraires, avec lesquels des amitiés étaient et sont encore partagées. Un conflit qui, à la longue, tend à diviser : pro et antirusses, jeunes de la guerre et vieux d’avant, islam soufi et culture ancestrale contre wahhabisme, mais aussi héroïsme au pays ou exil, ...

Personne ne nous attend

Le thème de l’émigration revient souvent autour de la table richement dressée pour le visiteur. "On retournera au pays. Quoi qu’il arrive, on retournera." "Ma terre me rajeunit chaque fois que je la retrouve.", dit l’un d’eux. ""Regardez nos enfants tout pâlots ici. Là-bas, ils sont beaux." ajoute une mère. La Belgique inspire doutes et questions. "Quand je suis arrivé ici, j’ai cru qu’il était trop tard, que c’était la crise, toutes ces maisons délabrées, tant d’immigrés." "Le pays nous a accueilli, merci, mais on n’a droit qu’à une demi-vie. On aimerait pouvoir travailler, avoir les mêmes libertés que les autres, mais on est condamné à ne rien faire, à attendre la fin de cette interminable procédure de demande d’asile. De plus en plus de nouveaux venus sont refusés ou croupissent dans les centres ouverts. Ce parcours administratif est tellement aléatoire. Tout dépend de l’humeur de la traductrice, si elle n’est pas russe, ou du fonctionnaire. Il n’y a aucune logique." Un site tchétchène sur l’émigration commence en ces termes : "La première chose à savoir, c’est qu’en Europe, personne ne nous attend."

"La situation en Tchétchénie a empiré" martèlent le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR), Mémorial et Human Rights Watch. Pourtant, nombre de Tchétchènes arrivés en 1999 et 2000, n’ont toujours pas obtenu de réponse à leur demande d’asile. Le Commissariat Général aux Réfugiés et Apatrides (CGRA) explique que ces dossiers sont traités au ralenti et qu’il étudie, pour débouter ces demandeurs, l’option de fuite interne [3], c’est-à-dire la possibilité qu’ils auraient de fuir ailleurs en Russie, où règne pourtant un fort climat anticaucasien. Depuis janvier 2001, la procédure s’est accélérée et beaucoup de nouveaux venus sont refusés d’emblée à l’Office des Etrangers, sans avoir accès à un examen de fond. Le droit de réfugié de guerre n’existe pas chez nous.

Aujourd’hui "Bashlan" ouvre la Fête de la Convivialité à Verviers [4]. Dans les coulisses règne une heureuse agitation. Sur scène, les enfants resplendissent dans leurs costumes. Ils sont fiers. Les garçons, chapeaux de fourrure droits enfoncés jusqu’au nez, paradent les uns après les autres devant leurs belles demoiselles. Et volent les manteaux verts et claquent les bottes. Les robes blanches papillonnent délicatement. Les yeux noirs sourient doucement. Les gestes de ces danseurs de l’exil racontent les montagnes et les plaines d’un peuple.