Guide pratique d’économie russe

Le Monde Diplomatique - Mars 2009

La Chasse au renne de Sibérie de Julia Leonidovna Latynina
Traduit du russe par Yves Gautier, Actes Sud (actes noirs), 2008,
557 pages, 22,80 euros.

"La chasse au renne de Sibérie" de Julia Latynina

Une révolte de palais menace l’empire sidérurgique sibérien AMK. La tempête est orchestrée en coulisse par Iveko, une grande banque moscovite qui a les services de sécurité, le gouvernement et le gang des Pattes Longues à sa botte. Les opposants s’affrontent à coup de meurtres, de dossiers compromettants et de détournements de capitaux sur fond de féodalisation régionale rampante.

« La pathologie financière aiguë (…) de décentuplement de la personnalité dont souffrent toutes les entreprises russes dignes de ce nom » (p. 27) est le véritable sujet de l’auteur, car Julia Latynina est avant tout une brillante journaliste d’enquête. Elle collabore au journal indépendant, Novaïa Gazeta , à la radio Echo de Moscou et au Moscow Times, et s’est récemment illustrée par son travail sur les conflits du Caucase. Mais ce « polar économique » est aussi social : les flux financiers sont illustrés par une épopée aux multiples protagonistes, du directeur communiste au ministre de l’industrie nucléaire, en passant par les taulards et les flics de la Russie après la chute de l’URSS.

Denis Tcheriaga, ancien juge d’instruction « intègre », est nommé chef de la sécurité du complexe métallurgique d’Akhtarsk par son directeur, Vladislav Izvolski, juste avant que ne débute le sabotage d’Iveko. Sans trop comprendre pourquoi, il va se donner corps et âme à son travail et à son tyran de patron, surnommé « le Lingot ». Ce dernier, une force de la nature dans la trentaine, d’origine très modeste, est un fin stratège sans vergogne qui a obtenu l’usine à la faveur des privatisations scandaleuses du début des années 90 et lui a donné l’emblème de l’ izoubr, un renne de Sibérie.

Contrairement à certaines banques spécialisées dans les flux financiers virtuels et l’abandon des usines rachetées pour trois kopecks, son empire se fonde sur une industrie réelle (5ème rang mondial de la sidérurgie). Mais pour tenir la route, « le Lingot » doit contrôler le gouverneur de la région, disposer de son propre réseau de téléphonie mobile, emprunter à l’occasion les hélicoptères de l’armée, acheter les inspections fiscales, ... Et si la ville d’Akhtarsk et ses 200.000 âmes vit fort bien grâce à son Seigneur, les médecins et les enseignants d’autres villes de la région, qui ne touchent pas leur salaire parce que « le Lingot » ne paie ses impôts qu’en marchandises surévaluées, peuvent aller se faire voir.

Le cynisme et l’insolence de la poésie de ce best-seller russe rappellent l’œuvre de Viktor Pelevine - le plus novateur des écrivains russes contemporain-, si ce n’est que les personnages manquent un rien de relief et d’imagination. Quoi qu’il en soit, on finit par trembler pour ces quelques centaines d’hectares de laminoirs et de hauts-fourneaux cracheurs de feu, entourés de neige et de taïga, qui résistent coûte que coûte à Moscou l’insolente où « tout se vend et se vend dans des proportions telles qu’aucune fortune n’en viendrait à bout. Ce qu’on achète une fois, il faut le racheter la semaine d’après ».