Ripopées belgo-russes

Couverture. Manu Tête.

Tout d’abord, il y eut l’Artok, une joyeuse tournée de musiciens et d’artistes bruxellois à travers la Russie et l’Ukraine, en septembre-octobre 2002.

Depuis, musiciens, artistes et autres copains vont et viennent, d’Est en Ouest. Avec Vlad, on leur a demandé de raconter leurs impressions de voyage. Ils parlaient par images, de façon très personnelle. On a enregistré leurs histoires. Ca a donné des pages et des pages de mots. J’ai tout découpé, mélangé et recollé pour, d’une seule voix, vous conter une rencontre.

Voici les raconteurs :

Xavier : Ce pays est un grand bordel où tout est possible.
Denis : Bon, commençons au premier jour .
Irina/Alisa : Bruxelles est crade.
Anne : Mais c’est la merde en Russie, c’est vraiment la merde.
Sasha : Je n’ai pas envie de parler des problèmes de la Russie.
Petia :Tout est comme il faut, beau et propre. Les gens sont bons.
Quentin : Je veux pas faire de la psychologie à deux balles.
Anne : Le fait d’être partie, ça a recadré les choses.
Matthieu : Ce qui m’a plu, c’est qu’on ai pu comme ça banaliser une distance.
Iegor : Tellement bien que j’ai même envie de rentrer à la maison.
Sasha : Je vais rechercher à boire.
Max : La tentative de dialogue, quelle bêtise.
Tim : On est parti parce que j’ai...
Céline : c’est ta faute.

C’est à peu près comme ça que j’ai fonctionné si ce n’est que toutes les personnes ne parlent pas sur chaque page, il peut y en avoir une, deux, trois ou plus. Mais cela n’a que peu d’importance. A partir de maintenant, je me tais. Les voix s’enmêlent.

Illu1, Matthieu Ha

Quand on est arrivé à la frontière russe, pour aller aux toilettes,
il y avait un petit chemin à travers une pelouse. Le chemin suivait un tracé très compliqué, en zigzags, sans aucune raison.

La première fois que j’y suis allée, j’ai pris le train à la gare du Midi, je suis arrivée à Saint-Pétersbourg dans mon wagon en velours rouge, en mangeant du poulet et en buvant de la vodka. Elle m’avait raconté, juste avant que je ne parte, qu’elle avait rencontré une amie qui avait une copine qui lui avait dit qu’elle avait perdu son copain qui était parti en Russie, il s’était fait poignarder en sortant d’une boîte. On est arrivé à Saint-Pétersbourg par un train,
un train hors du commun des Occidentaux, il avait l’odeur du charbon, on y dormait tous ensemble dans une ambiance post-communiste avec des gens très populaires, des gens des fermes.
On est arrivé là, on était sale, on sentait mauvais, on roulait dans des camionnettes cassées, encore plus cassées que les leurs,
on n’a pas dû rentrer dans leur image de l’Occident riche et mythique.

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Nous on va aux toilettes et on prend pas le chemin, on coupe tout droit et là, immédiatement, il y a des militaires qui arrivent avec des mitraillettes et tout, ils nous font recommencer le chemin et nous font marcher le truc en zigzags qui faisait des tours beaucoup plus grands.

J’ai regardé sur l’atlas ce qu’était l’Ukraine, c’était grand comme la France. En fait, je ne savais pas du tout comment ça allait être. Je suis parti sans avoir lu une seule fois l’alphabet russe. Je ne savais pas vraiment où c’était. On m’avait dit : « fait gaffe », que j’allais peut-être trouver la mort là-bas. C’était chouette d’y aller sans rien savoir. Je ne m’attendais à rien.

Sitôt qu’on a passé la frontière russe, on s’est arrêté
devant un panneau et je suis là-devant et je ne comprends rien.

Illu3. Photo Denis.

Quand l’occasion s’est présentée de venir en Belgique, je ne pensais pas à la Belgique comme à un pays, je pensais à comment j’allais rencontrer les gens.
Quand je suis partie en Europe, mes parents m’ont félicitée d’aller voir le monde, mon père m’a même donné un peu d’argent. Ils étaient juste inquiets parce que ce n’était pas un voyage organisé.
Mes parents, ils ont réagi de la même manière que quand je pars en Oural ou à la Mer Noire : avec indifférence. Je les ai eus au téléphone, ils m’ont juste demandé si je mangeais bien.
Moi, mes parents, ça leur fout les boules la Russie.

J’étais en République Tchèque, j’avais le choix de revenir en Ukraine quand le visa était fini, ou de rester là encore des années, parce que c’était sûr que je n’aurais pas les papiers, c’était le moment où les Tchèques fermaient les frontières à la Russie et à l’Ukraine. Donc, soit je retournais en Ukraine et les frontières seraient fermées, soit je restais en Europe et peut-être les frontières me deviendraient plus ouvertes grâce aux choses que je recevrais, des choses pour être plus libre. Mais j’avais conscience que si je choisissais l’Europe, pendant un long moment, les frontières du retour seraient fermées.

Peut-être j’ai choisi parce que je savais ce qui m’attendait en Ukraine, alors que je ne savais pas ce qui m’arriverait en Europe.

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En Russie, t’ouvres la porte et tu sais qu’elle ne va pas se refermer sur toi-même, que tu vas pas être coincé avec une jambe d’un côté et une jambe de l’autre. Je constate juste : tu ouvres la porte, elle s’ouvre, et quand tu la fermes, elle est fermée. Ici, tu sais jamais si elle est fermée, ou si tu l’as ouverte, mais elle se ferme, et même si tu as l’habitude, finalement, tu comprends rien. Tu l’ouvres, elle se ferme, tu la fermes, elle s’ouvre. En Russie, tout est plus simple et compréhensible : une porte avec une clenche, c’est une porte avec une clenche. Il y a deux variantes : ou tu la pousses, ou tu la tires. Ici, il y en a vraisemblablement une quinzaine, il faut imaginer1 Ici, quand tu sonnes, on tire la porte vers soi et on t’invite à rentrer tandis qu’en Russie, tu sonnes, on t’envoie la porte dans la gueule et on te dit après « Ah c’est toi, ben entre ». Je vais prendre le métro, c’est des portes battantes et ici, en Belgique, tu fais gaffe pour que quand tu la lâches, elle n’aille pas dans la tronche du suivant. En Russie, ils ouvrent la porte, ils la lâchent, le mec, il la reçoit dans la tronche.

Quand j’étais petite, je faisais souvent le cauchemar que j’arrivais au métro et que les portes étaient fermées, et qu’il fallait pousser sur un bouton pour les ouvrir. Maintenant je comprends que ça devait me venir des films occidentaux que je regardais.

Petit, ma mère m’a appris : « fais attention à ces portes ».

Illu3. Anne Peeters.

Des vieilles Mercedes qui datent d’avant-guerre, avec des roues énormes, comme on pourrait voir dans Black et Mortimer, et puis des camions qui avaient comme des écailles de plusieurs générations, on aurait dit une vieille peinture de musée. Les gens que l’on croisait, beaucoup de soldats, avaient encore les uniformes de la guerre 14-18 que l’on voit dans les Corto Maltèse, des uniformes en laine avec des casquettes.

Ils te balancent dans le passé.

C’est pas un pays, c’est un empire. La Russie, c’est une grosse masse qui donne l’impression que c’est un pays, mais en fait c’est un empire. Et dans les villes, on voit tout le brassage de civilisations qui font partie de l’empire russe. Ca donne le vertige. Je me rappelle à un concert, il y avait une Iakoute. La Sibérie, c’est pas à côté, mais c’est dans le même pays.

Quelque chose d’un grand empire déglingué, les gens se conduisent encore comme des princes. Il n’y a plus rien, mais quand ils marchent, c’est des princes. Ils vont au magasin et ils tiennent leur sac en plastique comme un super truc en or, c’est un peu princier dans un univers décalé.

Et ça, c’est dans leur quotidien,
un espace-temps incroyable.

Illu4.

Pour eux, il y avait le communisme dans l’espace. Une fois, j’étais dans l’Oural, dans un bled qui tue et t’avais une veille affiche jaunie : « Nous irons tous dans l’espace. » Je trouve ça tellement décalé : trois baraquements en taule et « nous irons tous dans l’espace ».
Boum boum.

Illu5. Dessin Matthieu Ha.

Ca a dû être quelque chose cette révolution russe. Ca devait être quelque chose avec tous les espoirs qu’il y avait et le monde qui regardait ça.

Oui, même maintenant que tout est loin. Mais ma génération, elle n’a pas vraiment vécu l’époque soviétique, elle a vécu la fin.

De quelles années tu te rappelles ? Fin des années 80, tu te rappelles ?

Quand j’ai grandi c’était Brejnev.

Et puis Gorbatchev ?

D’abord encore trois secrétaires du CC, qui changeaient chaque année parce que les deux premiers, ils étaient très vieux, ils sont morts après un an : Andropov et Tchernenko.

Ah oui !

Et puis encore un autre, j’ai oublié. Et ils sont morts même pas un an après. Et le troisième, il a été assassiné.

C’est vrai ? Qui l’a assassiné ?

Je ne sais pas on n’a pas tellement cherché je crois.
Et maintenant, c’est juste oublié.

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On n’avait que cette idéologie de la révolution. Avant 17, la Russie sortait à peine du féodalisme. On avait l’idée que le peuple avait pris le pouvoir, qu’il avait gagné plein de guerres, contre la bourgeoisie, contre l’Allemagne, contre les bandits anarchistes. Qu’on avait gagné ces guerres, et donc notre liberté, par la mort. Il y a eu plein de morts.

Et puis, il y a eu la guerre 40-45. Je ne sais pas comment on présente cette guerre à l’Europe mais en Russie, c’était la guerre vivante : mes parents, ils disent qu’ils ont vu les Allemands dans leurs maisons, ils ont vu les pendus, ils ont des souvenirs de fusils pointés sur eux. C’est ça l’idéologie : nous, nous sommes un peuple qui a vécu tout ça et il ne faut pas l’oublier. On ne peut pas oublier : à l’école, dans la rue, dans la famille, dans les livres, au cinéma, c’est partout.
Ensuite, il y a eu les camps, le goulag, où l’on a atteint presque les mêmes chiffres de morts. Après la guerre, la peur était là : n’importe quel jour, la police pouvait arriver et te dire : « tu es un ennemi du peuple ». Après la mort de Staline, dans les années 60 on a dit : « Maintenant, c’est OK », mais personne n’y a cru.

Je crois que je ne suis pas encore sorti de cette pression idéologique.

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Illu6.Trompes. Dessin de Matthieu Ha

Je suis peut-être un peu idéaliste là-dessus, mais je crois que le communisme avait de bons côtés.

Je me souviens les étudiants nous disaient : « nous on fait tout toujours tous ensemble ».Je me rappelle regarder les photos de la mère d’une copine, elle me disait qu’ils faisaient tout le temps la fête. Je me rappelle de photos de buildings et tous les habitants au milieu qui se battaient sur une pelouse. Tout le monde se bourrait la gueule en ramassant des feuilles,
c’était les subbotnik, quand tu devais faire des trucs d’intérêt général le samedi, c’était génial, ça dégénérait, les gens se rencontraient à mort.

Mais bon, elle me disait : « Maintenant, j’ai dur, mais je voudrais plus revivre le passé, parce que c’était quand même l’enfer de devoir faire. » La copine, elle m’a dit : « Mon enfance, j’ai l’impression de l’avoir passée dans une file. Ma mère me mettait dans une file, elle allait dans une autre file. »
Elle habitait Smolensk, une ville où il n’y avait jamais rien qui arrivait. Elle me disait : « T’allais dans une autre ville, t’avais exactement le même appart avec le même papier peint. »
Je me souviens d’un copain qui me disait : « Je ne veux jamais mettre de papier peint au mur ».

Là où c’est vachement admirable, c’est toute une population qui a décidé ensemble, et pas une petite population, c’est comme les chinois : « Ok, on fait le communisme ». C’est fort.

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Illu7. Photo de Patrick Lecoeuvre
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Illu8. Dessin d’Anne Peeters.

Elle habitait à la frontière sud de la ville
dans un complexe thermal énorme des années 60-70
une ville entière de grands blocs
il y avait beaucoup de plantes
beaucoup de vert
ça vit
le concierge
un petit jardin qu’il cultive
la porte qu’il garde comme un soldat

Il habitait un tout petit appart. On était vraiment étonné
comment les gens vivaient dans de tout petits apparts
avec la grand-mère, sa femme, lui et son fils. J’avais l’impression qu’ils vivaient tous dans une armoire avec le gros chat. En Russie, il y a beaucoup de chats obèses. Ils habitent dans des tout petits trucs mais souvent, il y a des animaux hyper encombrants.

A Saint-Pétersbourg, on dormait dans l’obchejite
logement collectif de l’hôpital
les familles avaient une pièce
je me rappelle le papier peint
les femmes très maquillées
leurs cheveux blonds
plein d’enfants
des landaus
la cuisine communautaire pour tout l’étage
les gros bas avec le linge
un peu sanatorium
un peu absurde

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Et puis il y a tout ce qui s’est passé entre-temps, les vérités de la perestroïka, liberté, pluralisme. Les recommandations
Américaines : « Vous inquiétez pas, si ce n’est pas le socialisme, c’est le capitalisme avec la démocratie. Le capitalisme, c’est comme ça ; la démocratie, on en parlera après. Le plus important c’est le capitalisme. » On ne savait pas trop que penser. Et quand les gens corrompus de l’Etat ont compris qu’ils pouvaient se lancer dans l’entreprise privée et être leur propre chef, ils se sont dit : pas de problème, ce sera moi le chef. L’Etat est un peu perdu dans l’affaire. Il essaie de récupérer ses sous, d’en gagner. Tandis que les gens, les travailleurs, les médecins, les intellectuels qui travaillaient pour l’Etat, ils n’ont pas pensé à faire leur propre business, ils ne savaient pas comment faire, et pendant qu’ils se demandaient quoi, qu’ils y perdaient un peu la tête, la mafia, elle a pris la tête.

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Illu 9. Dessin d’Anne Peters.

Saint-Pétersbourg venait de changer de nom, il y avait eu le référendum, c’était la Perestroïka. Il y avait encore les tickets de rationnement, les talons. T’avais droit à un kilo de farine, un kilo de vodka, tu faisais des échanges.

C’était pas encore tant la merde parce que c’était une époque où les gens avaient plein d’espoir. C’était vraiment le début du changement.

Et moi, j’étais de l’arrivée des premiers Occidentaux, les gens étaient pas blasés. On avait fait un voyage à Tallin et une croisière parce que tous les travailleurs de Saint-Pétersbourg avaient droit à une croisière.

Deux ans après, en 1992, les gens avaient encore de l’espoir,
94, 96, aussi. Puis, à un moment c’était fini. D’après une copine, il y a eu deux crises, la deuxième crise en 98, c’était le coup fatal aux espoirs.

Dix ans après, ils sont devenus super individualistes,
Et ils avaient vraiment été formés à faire tout tous ensemble.

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Illu 10.

Aujourd’hui, il y a une sorte de revers de pression, une réaction. On ressort les héros contre-révolutionnaires et anarchistes, surtout dans les milieux criminels. Avant, sous Staline, les prisonniers politiques et criminels étaient mélangés, et le criminel se sentait l’égal du prisonnier politique. Je connais un peu le milieu criminel et dans la tête de certains, leurs actes sont une petite révolution contre les pressions. Tu retrouves un peu cette tendance dans la littérature actuelle, qu’on est criminel par idée. Et donc, la rue, c’est la jungle. C’est aussi dû à la pauvreté qui provoque un simple banditisme en quête de portables ou de chapeaux de fourrure. J’ai eu plein d’amis à l’hôpital pour cette raison-là, à cause de la chapka.

Depuis les changements, il n’y a plus beaucoup d’occupations. Avant, il y avait les pionniers et ce genre de choses. Puis, plus rien. On s’est dit : « Qu’est ce qui peut marcher ? » Avec l’influence américaine, les films violents de karaté et tout, on comprend que ce qui marche c’est le karaté, la boxe, etc. Et c’est bien parce que, comme ça, tu peux te promener tranquille avec ta chapka. Et puis certains se disent : si un mec avec sa chapka connaît la boxe, moi, si je veux la lui voler, il faut que je me mette à la boxe aussi.

Ma génération, à l’école on lui disait : « Oui, il y a du banditisme, de la corruption, mais dans la rue on ne voit pas ça, et ces problèmes, on va les dépasser, on a un grand passé, tout ce qu’il y a maintenant comme problèmes, c’est rien ». Et puis, tu sors de l’école et toute cette déco s’effondre, tout est là, dans la rue : les S.D.F., les pauvres, les mendiants. En un an, tout est là et toi, tu dois choisir où tu vas. Si tu veux être mendiant, tu fais des études d’enseignant ; si tu veux avoir le fric, tu pars dans des études plus carrées, de business.
L’ancien système était fondé sur la peur, une peur animale.
Cette peur qu’ils arrivent et qu’ils te rayent de la carte. Les Soviétiques sont des gens brisés. A Moscou, je suis dans la peur depuis l’enfance. Je lui ai demandé ce qui l’impressionnait en Europe, il m’a dit : « Ici je n’ai pas peur ». Il y a quelque temps, les gens sortaient dans la rue exprimer leur créativité et se faisaient frapper

Peur de faire des choses publiquement, peur que ton art puisse te créer des problèmes. Ce genre de choses est arrivé partout, mais à un certain moment, il faut combattre cette chose.

Ce truc qui t’effraie qui ne devrait pas

Le métro, des escalators immenses, j’avais le vertige. Sur ces soixante mètres de descente, tu croises des gens d’une froideur incroyable, il y a une sorte de tension l’impression que tu es nouveau ici. L’afflux des gens aux heures de pointe. Les bousculades, la rudesse, la violence, des gens qui se tapent dessus pour trois fois rien.

Une susceptibilité qui se déclenchait soudainement.

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Illu 11. Anne Collet.

Dans le métro, on me regardait vraiment bizarrement,
comme si j’étais fringuée comme une S.D.F. Toutes les femmes que je vois dans le métro, elles sont propettes, super attachées à leur image, très féminines. Ils s’attendent tellement à autre chose d’une fille occidentale que c’est drôle. On n’est pas comme dans les vieux films des années cinquante « Fanfan la Tulipe ». Ils ont tous un imaginaire angélique « Marquise des anges » qu’ils ont vu quarante fois.

Poutine, c’est quelqu’un qui vient au bon moment. Beaucoup de gens espèrent de Poutine qu’il donne une apparence de la Russie proche de celle des Etats-Unis, pour paraître quelqu’un. Parce qu’on vit dans un système où chaque individu doit être au milieu de tout ça dans sa vie. Si Poutine ne donnait pas de Coca-Cola, il ne serait personne. C’est le gage.

C’est normal que là-bas aussi, ils veulent acheter une machine à laver.

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J’ai remarqué en Belgique, chez la majorité des gens, quelque chose de pas tout à fait juste. C’est sans doute une histoire de génération et je pense que beaucoup de la jeune génération se bat avec ça, avec cette sorte de caractère que je pourrais appeler capitaliste, de tendance à la collection, ce truc du « mon à moi » et que les gens disent qu’ils ne sont pas comme ça, mais c’est clair qu’ils agissent de manière contraire. Chez nous, cette tendance existe aussi, mais les gens ne sont pas gênés de l’affirmer, c’est même le contraire, ils montrent : « ça c’est à moi ». Ici, il y a une certaine tendance à la timidité : « non, non, on a très peu de choses », alors qu’en réalité, derrière leurs épaules, il y a une accumulation, un dépôt de choses.

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Illu 12. Anne Collet.

Pour moi, personnellement, l’Europe c’est de la géométrie.
L’organisation de la vie en Europe, c’est minutieusement
calculé, c’est des maths de A jusqu’à Z.

J’aimerais apprendre à fonctionner comme ça aussi. J’aimerais essayer de marcher de la même manière, dans un cadre de règles parce que ce sont elles qui font la culture.

En Russie, ce ne serait pas mal du tout, parce que là, on vit constamment sans ces repères, alors on impose les siens.

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Illu 13. Manu Tête.

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Ce qui était assez choquant, c’était les idées, la manière de regarder les choses, d’agir. Il y a des différences assez extraordinaires. Même moi, allez, qui ne suit pas entrepreneur ou business man, quand j’étais à Kiev, les premiers jours, je pensais : ils pourraient faire un truc incroyable pour les touristes. Mais les gens, je ne sais pas, ils ont un regard différent sur ça. Bon ça, c’est, je suppose le système et la pensée soviétiques qui règnent encore. Mais moi qui ne suit pas intéressé, là, j’avais envie de commencer un bureau touristique.

Ici on est vraiment conditionné à agir et à se capitaliser. Il n’y a pas quelque chose et tu te dis : « Ah, mais il faut le créer, c’est pas possible qu’il n’y ait pas ça ! » Il y a vraiment des trucs basiques qui n’existent pas là-bas.

Mais bon, c’est la question, si ça doit exister.

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Illu 13. Manu Tête.

T’as plein de fric, un million, et tu le claques en une soirée. En Russie, c’est possible, ici ils ne comprennent pas. Ils sont là avec leur putain d’assurance-vie et leur épargne pension, ils ont peur de mourir alors qu’il n’y a aucune raison.

C’est incompréhensible ce qui se passe pour le moment en Russie. Parfaitement incompréhensible. Tout est très étrange.

Chez nous, dès qu’est apparue la possibilité de faire des sous,
tous sont devenus fous. Il semble que ce soit une période de transition. Et ce qu’il y aura ensuite, c’est inconnu.

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Illu 14. Patrick Lecoeuvre.

Ils savent, quand ils travaillent, que ça ne sert à rien.

J’aime bien ça, le côté « tout est faux », alors que l’essentiel dans notre mentalité occidentale, c’est : « Faut croire à son travail, oui tu vas y arriver ». Mais quand ils sont passionnés, ils y croient à fond, comme Iulia qui fait son dessin animé, paf, en un mois, dans la cuisine. Un type qui veut y arriver dans le cirque, il s’entraîne d’une façon stalinienne, mais quand ça ne l’intéresse pas, il ne va pas te dire que ça sert à quelque chose. Les Américains, dans les multinationales qui travaillent avec des Russes, ils se tapent la tête contre les murs. Il y a une incompréhension de base. C’est pas du tout le même système de pensée du travail. J’avais une copine, elle me disait : « Je fais semblant de travailler depuis trois ans et je suis payée mille dollars par mois », et elle te raconte toutes les intrigues.
La dernière fois que j’étais à Moscou, j’étais chez des amis homo, il y en a un qui était guide sur la rivière de Moscou, il parlait en Allemand, sur les bateaux-mouches. Un jour, il y avait plein de brouillard mais il continuait à expliquer aux gens qui ne voyaient rien : « Ici vous pouvez voir le Kremlin ». Le mec, il voyait le côté délirant de son travail.

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Un jour, j’ai rencontré un mec à l’unif, dans le couloir, il nous a invité à son laboratoire. Il avait trois boulots et la nuit, il faisait son boulot de géologue. On est allé dans la banlieue, dans un bâtiment abandonné, avec un mec qui prétendait être chaman de mère en fils. Il nous a montré toutes sortes de machines en nous expliquant que c’était là qu’il passait ses nuits. Ici, tu ne t’imagines pas des gens qui dorment à leur boulot mais là-bas, c’est courant. C’est pas le trip japonais, c’est le trip déglingue ou parce que t’as pas envie de voir ta femme, le côté étriqué. Ici au boulot, tu ne bouges pas de ton bureau, tandis qu’un Russe, il peut sortir à n’importe quel moment, il peut se barrer pendant quatre heures, ça fait partie de son boulot. Tu ne forceras pas un Russe à rester. Ici, on veut toujours faire en deux jours ce qu’on peut faire en quatre. Là-bas, c’est le contraire. C’est des gens qui savourent la lenteur. Il n’y a personne qui pourra comprendre mais le Russe, il peut rester sur sa bêche toute l’après-midi, il n’a besoin de rien d’autre. Ils ont une exigence face à la vie qui est supérieure à la nôtre. Il faut que ce soit drôle, ils supportent pas de s’emmerder une soirée. Le soleil qui se lève, qui se couche, faut pas trente-six trucs pour le rendre heureux.

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La vodka, c’est une petite boisson stratégique à tous les niveaux, une philosophie. En Russie, ils ont tous leur soupape d’alcool. La vie est dure, les gens essaient de fuir dans le non-sens, pour qu’il n’y ait pas de sens. Vraiment jusqu’au bout. Mais après ils reviennent.

Ca fait gling gling quand tu bouges les pieds.

Eltsine, la vodka lui a fait du tort. Maintenant, ce que te dira un jeune Russe, c’est que c’est la vodka qui l’a tué. Bon, il a quand même fait le putsch devant les canons et tout ça. Ils étaient tous bourrés, les mecs.

J’ai fait beaucoup de soirées vodka. T’as une bouteille avec un petit jus de fruit pour faire passer le bazar, t’es avec deux ou trois personnes et tu bois jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de bouteille. Le premier tiers, tu parles de nanas, le deuxième tiers, tu parles politique, le troisième tiers, tu vas te coucher ou tu en reprends une autre. Après la première, t’as déjà parlé de femmes et de politique et, en politique, ça commence un peu à se prendre le chou. Tu peux vraiment t’enflammer, devenir agressif ou t’adorer. Tu peux même embrasser un homme sur la bouche avec la vodka. Sans vodka aussi, ce sont des gens enflammés, passionnés.

Il y un truc qui me dérange ici, c’est que tout le monde associe la Russie à la vodka.

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Illu 15. Matthieu Ha.

Il y a un truc qui me dérange ici, c’est que tout le monde associe la Russie à la vodka.
C’est toujours les nanas qui doivent faire les démarches, se mouiller. Mais note bien qu’ici, c’est moins marqué parce que ça ne le fait pas d’être macho, mais c’est macho sans l’être. C’est ce que je reproche parfois à la Belgique, c’est trop refoulé, parce que de toute façon, il y a une différence entre un homme et une femme. Je veux dire, on n’est pas pareil entre gonzesses qu’avec un mec. Enfin, des fois, là-bas, ça me fait du bien et des fois, c’est trop lourd.

Là-bas, je recevais plein de bouquets de fleurs.
J’en recevais jamais ici.

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J’étais à Saint-Pétersbourg, il y a trois ans, j’étais super déprimée. J’ai été aux toilettes et j’ai commencé à discuter avec Madame Pipi et elle m’a fait rire, elle m’a dit : « Quoi t’as pas d’enfants ! » et puis elle m’a raconté comment elle avait rencontré son mari : « Je me promenais le long de la plage et, comme Neptune, il est sorti des eaux, beau, grand et fort, et je me suis mariée avec lui. »

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Illu 16. Patrick Lecoeuvre.
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Tu te rappelles cette fille à Tournai qui t’a parlé après votre concert ? Elle disait que, chez nous ici, c’était l’horreur, l’ennui, pas de coeur. Tu comprends ça ?
Qu’elle est bête. Je comprends qu’ici c’est pas l’horreur. Ici tout va très bien.
Mais elle n’est pas seule à penser comme ça.
Non, elle est bête, c’est la Russie l’horreur.
Il n’y a donc rien chez vous ?
Non, on a beaucoup de choses, mais la Russie est un pays terrible.

Mais je suis quelqu’un qui aime ça, les éléments froids, durs,
les gens qui tirent la gueule.

Quelque chose de tragique, de dramatique dans la vie, dans la manière de l’appréhender, quelque chose de beaucoup plus vif.

Ce qui me plaît en Russie ? C’est super poétique. Mais moi, je suis anti-cartésienne, j’aime bien le chaos, la crasse, la déglingue.

Moi j’avais l’impression qu’ils étaient déjà prêts à mourir. L’impression d’avoir affaire à des Vikings.

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C’était à Volgograd, j’ai rencontré un étudiant en clarinette, au conservatoire. Quelqu’un vraiment d’une grande classe, quelque chose de très noble, une noblesse que j’ai vue deux ou trois fois chez les gens là-bas, et une noblesse que je n’ai pas vraiment remarquée ici en Belgique en tout cas, où on fait plus les pitres, ou alors je fais plus le pitre que les autres, mais là-bas, vraiment, la grande classe, impressionnant.

La politesse, c’est un truc qui a dû disparaître avec la révolution pour faire table rase des classes sociales. Les rapports se font de manière plus rapide, plus immédiate. Quand ça se passe bien avec quelqu’un, il y a une reconnaissance directe, une exaltation. Du coup, on se sent plus libre, pas coincé par les manières de chez nous.

C’est pas un côté gentil, c’est pas des gens gentils, c’est pas des gens « ah, c’est sympa ». Non, là-bas, ça a un côté dur, un côté violent, qui donne envie.

J’ai jamais senti ma vie en danger là-bas, jamais,
plutôt en vie.

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En Allemagne, tout est super arrangé, tu te ballades, et tu as l’impression de feuilleter un magazine de design. Où que tu regardes, tout est hop hop, tout est fait précisément pour que tes yeux n’accrochent nulle part. Tout est régulier. Tous sont calmes, incomparables aux nôtres qui se conduisent comme des fous. En Allemagne, à cause de cette organisation, tu as l’impression de ne pas vivre du tout. Pour vous, la Russie, c’est un peu comme une approche du risque, d’un endroit où il existe une sorte de danger.

Les voitures ! Tu vas traverser et putain, la voiture s’arrête pour te laisser passer. Elle allait vite pourtant, mais elle freine et elle sourit. Et tu es là, debout, imbécile de Moscovite et il te dit de la main, en bon bonhomme, vas-y, traverse, et il te sourit et il te dit bonjour. En arrivant de Moscou la sauvage, c’est bizarre.

Les gens me sourient, ils ne me connaissent pas, mais ils s’adressent à moi de façon bienveillante. Cela me donne une humeur positive, de l’énergie pour vivre, pour travailler. Quand je suis arrivé en Belgique, ma première impression, c’était que les gens me donnaient de la joie. Ici, les gens sont comme avec des enfants.

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Pour cet homme opprimé, c’est déjà bien si on ne le frappe pas. Les hommes soviétiques ne sont pas habitués à la bienveillance.
Il suffit de se rappeler les temps de la Révolution. La vie d’un homme ne valait rien à l’époque.

Peut-être que chez vous, ces fondements « démocratiques » sont quand même basés sur le respect de la personne. En tout cas, on ne peut pas la tuer, ou lui faire quelque chose de très mal sans condamnation.

Il s’agit d’un autre niveau de civilité dans le relationnel.

En arrivant ici pour nous soudain
il y a un élargissement de l’espace personnel
il y en a beaucoup plus
il est construit de manière différente

ici il y a
des cours privées
la cuisine
la chambre d’amis
plus de vides que chez nous
plus d’espace de mouvement

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Pour moi, le mythe de la beauté des Françaises s’est écroulé,
les Belges sont beaux.

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Illu 18.

La génération de mes parents a vécu le totalitarisme.Moi, je suis né de cette génération qui commençait à se révolter. Je suis né, donc, dans les résultats de cette révolution. Dans les années 80-90, toute cette rigidité est tombée : « Désolé, on s’est trompé, maintenant on va chercher ce qui est juste ». Et tout d’un coup, la génération de mes parents, celle des années 50-60, a perdu beaucoup de choses : son idéal, son capital, le but de sa vie. Et nous on assistait à ça. Personne n’avait encore réfléchi à ce qui était faux et à ce qui ne l’était pas.

Il y a encore beaucoup de personnes qui cherchent leur vérité. Et c’est bien. La génération qui a 20 ou 30 ans, plutôt même 20 ans, parce que ceux de 30, ils ont déjà dit : « Ok le capitalisme, c’est l’idéal. Maintenant, il faut penser à manger et après, on verra ». Les plus jeunes, ils peuvent se dire : « D’abord on va penser et après on trouvera quelque chose à manger. »

Pour moi, c’est clair, cette alternative est encore vivante. Elle est en train de pousser, de grandir au-dessus de toute cette pression commerciale et politique, je ne sais pas de quel côté elle va pouvoir sortir et s’épanouir, si ce sera par le subside, par au-dessus, ou si c’est l’Etat qui laissera la place pour que ces choses s’expriment.

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J’entendais souvent parler des nouveaux Russes, mais j’ai pas l’impression qu’il y ait de nouveaux Russes, parce qu’un Russe, c’est quelqu’un qui a la capacité de pouvoir prendre avec lui toute une histoire qui date même des Vikings. Tu sens qu’il y en a qui sont encore dans des vieilles histoires. Il y a entre autres la nouvelle histoire, c’est qu’ils sont finalement retombés dans le néo-libéralisme et que c’est quelque chose qui est très proche du communisme, de par cette manière de faire de la propagande. C’est pour ça que j’ai pas l’impression qu’il y a de la nouveauté. J’ai l’impression qu’il y a quelque chose qui se rajoute mais qu’un Russe ne pourra pas se séparer de tout ce passé parce qu’il est là. Moi, je l’ai vu là, tel qu’il était, et c’est ça qui fout une claque : voir un pays civilisé, tel qu’il était, et qui a autant d’histoire avec lui dans le présent, pas dans un musée, qui vit avec ça tout le temps. La Russie, ce n’est pas un pays nostalgique. J’ai un dicton personnel là-dessus : la vie dure un jour, le jour le plus long. En Russie, leur jour, il dure depuis très, très, très longtemps, on le voit maintenant. Et donc, ce n’est pas cette nouvelle donne qui va changer la Russie.
J’avais des diapositives de propagande qui incitaient les gens à prendre des vacances ou à arrêter de travailler. C’est des propagandes que j’avais écrites deux ans avant que je sache que j’irais en Russie. C’est ça qui était rigolo aussi, je suis arrivé à une interaction, et pas à une prévision avec la Russie. Je les projetais pendant nos concerts. La première c’était : « Mr Marteau et Mme Faucille prennent des vacances. » Je montrais ça en cyrillique aux Russes et ils commençaient à crier.

Puis, je montrais un dessin où on voit le marteau et la faucille sous un parasol, et ensuite, « Le dollar prend des vacances » et le public commençait à s’extasier encore plus et après ça, je montrais le dollar en dessous d’un parasol, les frites aussi, « la mort prend des vacances. » Alors là, « La mort prend des vacances », les Russes commençaient à délirer comme pas possible, et enfin, « Prenez vos vacances », alors là, c’était le gros délire. Quand je fais le même numéro en Belgique, c’est pas la même chose, pas du tout la même chose, il n’y a pas du tout la même réaction, pas du tout, même chez les punks à Marseille, ils diront peut-être après, « oui c’est chouette », mais il n’y a pas la même disponibilité de réaction. Un Russe, c’est vachement disponible.

Il me fait : « Pourquoi t’es en Russie ? » Et moi, je dis : « Pour inciter les gens à partir en vacances et à arrêter de travailler. » Il était en train de manger, il a tout recraché et il m’a resservi de la vodka.

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Illu 19. Vlad.

Mais ici en Belgique, on retrouve parfois aussi ce côté un peu décalé. C’est un peu plus mou, mais les Russes s’y retrouvent vite en Belgique. C’est l’absurde belge. Moi je comprends mieux
un Russe qu’un Français.

L’autre jour, au squat de l’avenue Louise, il y a eu un rassemblement inattendu de femmes russes, il y avait ma copine ossète et encore une autre, on bouffait nos graines de tournesol en crachant les coquilles sur le sol, on faisait des commentaires sur les mecs. On était toutes en train de grignoter, ça volait partout et on buvait du thé.

Et je me disais, c’est tout un trip.

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Bruxelles septembre 2004